EMPIRE CHINOIS CONTRE BARBARES DES STEPPES
Le choc de deux civilisations



Au Ille siècle avant J.-C., deux empires séparés par la Grande Muraille se constituent, puis se renforcent et s'affrontent. Les guerres qui les opposent illustrent parfaitement les particularités des conflits entre sédentaires et nomades.


202 av. J.-C. :
La  dynastie Han accède au pouvoir.
201 av. J.-C. :
Maodun envahit le Shanxi.
140 av. J.-C. :
Han Wudi accède au trône à l'âge de 16 ans.
119 av. J.-C. :
les Han s'emparent du Gansu occidental.
53 av. J.-C. :
Huhanxie chef des Xiongnu se soumet aux Han.


Les luttes entre sédentaires et nomades abondent dans l'histoire.
Les grandes invasions de la fin de l'Antiquité marquent l'effondrement de la civilisation sédentaire la plus avancée de son époque, l'Empire Romain, devant la pression exercée par les tribus nomades des steppes eurasiatiques.
Un exemple intéressant de ce type de conflit est donné par l'affrontement entre la Chine des Han, archétype d'empire centralisé, agraire et industriel, et les Xiongnu, conglo­mérat de clans de pasteurs. À travers leur lutte, on retrouve les caractéristiques des chocs de civilisations opposant sédentaires et nomades.


Formation de deux blocs rivaux

A la fin du IIIe siècle avant J.-C., deux grandes puissances naissent côte à côte.

Au Sud, Qin Shi huangdi conquiert les royaumes situés entre le Fleuve Bleu et le Fleuve Jaune et devient le premier empereur d'un pays auquel on donnera son nom: la Chine (Qin) Despote féroce, il unifie la monnaie, les mesures, les lois, réunit différents réseaux de fortifications pour en faire la Grande Muraille, se dote d'un appareil d'État performant.

Juste après sa mort, au Nord, Maodun, chef des Xiongnu, dont le génie militaire et la cruauté n'ont rien à envier à ceux de Qin Shi huangdi, triomphe de tous les peuples qui nomadisent dans l'immense territoire cor­respondant aujourd'hui à la Mongolie et au Gansu, et se fait reconnaître par eux comme leur shanyu.

Ces destins parallèles engendrent des empi­res radicalement différents.
Après une guerre civile qui renverse l'héritier de Qin Shi huangdi, une nouvelle dynastie, celle des Han, accède au pouvoir en 202 avant J.-C. L'empereur Gaozu hérite d'un État dont les caisses sont alimentées par la capitation et l'impôt foncier. Il règne sur une population de soixante millions de person­nes. La capitale Chang'an compte environ 500 000 habitants. Si la plupart des paysans sont individuellement pauvres, leur nombre fait que l'État est riche. D'autre part, la Chine jouit à l'époque d'une avance technologique considérable sur le reste du monde dans de nombreux domaines, notamment celui de la métallurgie. Elle possède des fonderies capables de produire des objets de fonte en grande série et de l'acier d'excellente qua­lité. Enfin, elle détient un monopole d'impor­tance, celui de la soie, matière d'une valeur considérable.

Les Xiongnu sont des éleveurs nomades, ce qui implique que la densité de leur popula­tion est bien inférieure à celle des Han. Leur territoire est vaste, mais ils ne sont probable­ment que deux ou trois millions à l'occuper. Leur seule richesse est constituée par leurs troupeaux.


Les Xiongu sont en effet d'excellents cavaliers, qui possèdent d'inépuisables réserves de montures. Ils apprennent l'équitation dès leur plus jeune âge, ainsi que le tir à l'arc. Si l'entraînement au combat est une activité pour laquelle les Han n'ont aucun intérêt, et à laquelle ils essaient d'échapper, elle fait partie du quotidien des Xiongnu. Les nomades consacrent une grande partie de leur temps à chasser, ce qui en fait des archers émérites. Leur arc composite à double courbure est à la fois court, donc aisément maniable pour un cavalier, et terriblement puissant.
Chaque Xiongnu de sexe mâle est ainsi un combattant potentiel, mobilisable à tout moment. Bien que qualifiés de barbares par les Han, les nomades des steppes possèdent une hiérarchie très structurée de type dichotomique, qui permet au shanyu de disposer d'une chaîne de commandement efficace.



Carte des royaumes en guerre du Ve au IIIe siècle avant J-C
La Chine avant l'unification réalisée par le roi de Qin et la fondation du premier empire



Forces en présence

En Chine, les hommes sont astreints au service militaire, à l'exception des fonctionnaires et des membres de l'aristocratie. Le système est mal adapté à la constitution de troupes efficaces, car dans la réalité, seule une petite partie des Han effectue réellement son service, tandis que ceux qui ne sont pas incorporés payent un impôt compensatoire. Les soldats sont des individus considérés comme les rebuts de la société ne pouvant assumer la taxe qui leur permettrait d'échapper à la conscrip­tion. En période de crise, leurs effectifs sont d'ailleurs souvent renforcés par des condam­nés de droit commun. Mis à part une élite de soldats de métier, l'armée des Han n'est pas une troupe de grande valeur.

L'infanterie représente l'essentiel des effec­tifs. Elle comporte des lanciers, des archers et des arbalétriers. L'arbalète a été inventée en Chine, et cette arme demeurera long­temps une exclusivité des combattants de ce pays. Elle confère aux bataillons des Han une redoutable puissance de tir. L'armement défensif des fantassins est absent, ou cons­titué par une cuirasse de plaques en cuir ou en fer.

Les chars, autrefois orgueil des armées chi­noises, tombent en désuétude à la fin du IIIe siècle avant J.-C.

La cavalerie est le grand point faible de l'armée au début de la dynas­tie des Han. Les Chinois sont un peuple de cultivateurs, qui élèvent peu de chevaux. Ce point précis explique leurs échecs initiaux face aux Xiongnu.




Archer agenouillé
(Terre cuite exhumée près du mausolée de Qin Shi Huangdi)
L'armement défensif des soldats chinois des époques qin et han est parfaitement représenté sur cette statue: une cuirasse de plaques (cuir ou fer) se chevauchant comme des écailles de poisson, fixées entre elles par des rivets au niveau du thorax, et par des lanières (système plus souple) au niveau des épaules et de l'abdomen.



La politique de paix et d'amitié

La constitution d'un grand empire nomade au Nord constitue un menace pour les Han. Les Xiongnu sont irré­sistiblement attirés par les richesses de leurs voisins. En 201 avant J.-C., le shanyu Maodun envahit le Shanxi et écrase l'ar­mée de Gaozu à Pingcheng. Cette défaite chinoise ressemble à celle qui affectera un siècle et demi plus tard les légions romaines à Carrhes face à l'armée parthe. Les trou­pes de Gaozu, composées presque exclu­sivement de fantassins, sont incapables d'arriver au contact des cavaliers xiongnu.
Elles sont harcelées par des nuées de flèches décochées par un ennemi insai­sissable. La tactique xiongnu est la même que celle de tous les cavaliers-archers des steppes: refuser la mêlée, s'évanouir dans les immensités de la plaine après avoir frappé à distance, et recommencer inlassablement l'infernal carrousel. Pour les Han, cette première grande confron­tation est un désastre. Il n'y a pas véri­tablement eu de bataille, seulement une éprouvante retraite qui aurait pu conduire à la mort de l'empereur.

Ce dernier tire de sa mésaventure une sage leçon : s'il n'est pas possible de vaincre militairement les barbares, il faut trouver un autre moyen de les empêcher de nuire. Ainsi naît le heqin, la politique de "paix et d'amitié". Présenté par les Chinois comme un traité de non-agres­sion, manière de sauver la face, le heqin est en réalité une façon d'acheter la tran­quillité de l'empire. Les Han se mettent à verser au shanyu un tribut régulier, sous forme de céréales, de soie, d'or, d'objets de luxe, et même de princesses pour son harem.
À première vue, le heqin semble un marché de dupes. Les Xiongnu ne ces­sent de bafouer les accords, et pour les contenir, les Han doivent payer de plus en plus ...

Pourtant, cette politique initiée par Gaozu est systématiquement reconduite par ses successeurs. Pendant une soixantaine d'années, les Han courbent l'échine devant des barbares qu'ils considèrent comme des sous-hommes, comme si la guerre était pour eux la pire des options. En fait, il y a beaucoup de pragmatisme dans cette attitude. Les cavaliers xiongnu sont incapables de renverser l'empire, de s'emparer d'une cité puissamment fortifiée comme Chang'an. Leur pouvoir de nuisance est limité aux raids, aux pillages. Il semble plus efficace de réduire leur activité néfaste en les payant que de les combattre. De plus, les Han ont à faire face à des problèmes internes, et préfè­rent consolider l'État au lieu de se risquer dans de douteuses expéditions militaires à l'extérieur des frontières. Enfin, les empereurs chinois sont imprégnés de phi­losophie confucéenne et taoïste, et sont enclins à éviter la confrontation brutale, à lui préférer une attitude souple. Selon eux, et selon leurs conseillers, il est plus avisé de nourrir le fauve toujours affamé que sont les Xiongnu plutôt que de l'af­fronter dans sa tanière.


L'arrivée au pouvoir de Han Wudi : un tournant radical

En 140 avant J-C., un jeune homme de seize ans accède au trône. Son caractère belliqueux, qui lui vaudra son nom d'empereur guerrier (Wudi), le con­duit à chercher les moyens de rompre avec le heqin.
Son premier souci est de trouver des appuis dans le combat qu'il compte mener. En 138 avant J.-C., il envoie une ambassade, dirigée par Zhang Qian, à la recherche des Yuezhi, nomades autrefois chassés du Gansu par les Xiongnu, dans l'espoir de conclure une alliance qui lui permettrait de prendre ses ennemis en tenaille. Mais Zhang Qian est capturé et gardé prisonnier à la cour du shanyu. Malgré cet échec, Wudi ne renonce pas à ses projets.

Il faut dire que depuis la défaite de Gaozu devant Maodun, la donne a progressivement changé. Les Han, conscients de l'importance de la cavalerie, ont produit des efforts pour combler leur infériorité, et Wudi hérite d'une situation qui va lui permettre de créer une cavalerie digne de ce nom, seul moyen pour prétendre guerroyer contre les Xiongnu.

En 133 avant J-C., le gouvernement han rompt officiellement avec la politique du heqin. D'abord, on se contente de consolider les positions frontalières. Puis quatre armées de dix mille cavaliers lancent des offensives. Les campagnes victorieuses se succèdent, pendant lesquelles s'illustrent des généraux tels que Wei Qing et son neveu Huo Qubing. En 127 avant J-C., l'Ordos, région qui occupe la boucle du Fleuve Jaune, est recon­quis. En 119, les Han s'emparent du Gansu occidental. Le shanyu se retire vers le Nord, et plusieurs clans xiongnu font allégeance à Wudi. La Grande Muraille est prolongée vers l'Ouest pour protéger les nouvelles posses­sions de l'empire.


Des guerres ruineuses qui transforment l'Empire chinois

Tandis que Wei Qing et Huo Qubing  triomphent des barbares en copiant leurs méthodes à base de raids de cavalerie foudroyants, Zhang Qian poursuit sa mission. Au bout de dix ans de captivité, il réussit à s'évader et à retrouver les Yuezhi en Bactriane, mais ne peut conclure d'al­liance avec eux. Sur le plan diplomatique, l'expédition de Zhang Qian est donc un échec, cependant elle ne sera pas dénuée de répercussions.

En effet, l'émissaire de Wudi a découvert dans la vallée du Fergana une race de chevaux dont la taille et la vélocité le stu­péfient. Zhang Qian repart vers la Chine, tombe à nouveau aux mains du shanyu, puis à nouveau parvient à s'enfuir. Il rallie Chang'an après treize ans d'absence, et fait son rapport à l'empereur. Ce dernier n'a alors de cesse de se procurer des étalons et des poulinières de la race des coursiers fabuleux dont il entend parler, et qu'il baptise «chevaux célestes».

Les tentatives de Wudi se heurtent à une fin de non-recevoir de la part du roi de Dayuan (nom donné au Fergana par les Chinois). Suite à une entrevue orageuse, son ambas­sadeur est assassiné sur la route du retour. Wudi saisit ce prétexte pour partir en guerre, une guerre dont le but est double: instal­ler une présence militaire qui menace les Xiongnu sur leur flanc occidental, et approvisionner ses haras en chevaux célestes pour compenser l'infériorité chinoise en quantité de montures par une qualité supé­rieure.

Cette campagne, commencée en 109 avant J.-C., est très différente de celles lancées contre les Xiongnu, raids de cavalerie des­tinés à déloger l'ennemi de ses pâturages, s'emparer de son bétail et harceler les chefs de clan pour les pousser à changer d'allégeance. Il s'agit d'une guerre plus traditionnelle, de conquête et de sièges. Il faut d'abord se rendre maître des États qui contrôlent les oasis bordant le bassin du Tarim, le long de l'itinéraire qui mène au Fergana. Sans l'assurance de pouvoir se ravitailler en eau et en nourriture sur cette unique voie de passage, toute expédition est vouée à l'échec.


Mieux que des figurines, cette photo permet de se rendre compte de la taille très réduite des chevaux xiongnu et han (la race n 'a pas évoluée dans les steppes mongoles, jusqu'à aujourd'hui) et de comprendre l'engouement de l'empereur Wudi pour les coursiers de Dayuan, plus proches des montures que nous connaissons actuellement en Occident. 

Trois années d'efforts sont nécessaires au général Li Guangli pour mener à bien sa mission, soumettre la capitale de Dayuan et ramener les chevaux convoités. Il s'agit cependant d'une victoire à la Pyrrhus, tant ses pertes sont considérables. Sans le caractère impitoyable de Wudi, sa pro­pension à faire dégrader ou exécuter ses généraux, sa décision interdisant au corps expéditionnaire de repasser les frontières de l'empire en l'absence de résultats, il est probable que Li Guangli aurait renoncé.

La fin des hostilités est le fruit d'un compro­mis: les nobles du Fergana préfèrent livrer la tête de leur roi et un troupeau de chevaux plutôt que de s'entêter à défendre une ville que les travaux de sape du génie chinois sont sur le point d'offrir à Li Guangli ; quant à ce dernier, il est ravi de pouvoir se replier avant l'arrivée des renforts attendus par ses adversaires, et de ramener en Chine les restes de son armée, 10 000 hommes sur les 60 000 qui étaient partis.

La région du Tarim ne sera jamais vraiment sous contrôle chinois, les États-oasis balan­çant en permanence entre leur désir d'in­dépendance, leur allégeance aux Xiongnu, leurs alliances avec les Han. Mais une route s'est ouverte vers l'Ouest, le long de laquelle sont installées des garnisons, et sur laquelle des commerçants hardis peuvent envisager de se risquer. Peu à peu, les hommes, et avec eux les denrées et les idées, circulent entre la Chine et la Bactriane. La route de la soie est née. Elle permettra aux richesses de l'Occident de parvenir jusqu'à l'empire des Han, et au Bouddhisme de s'implanter en Chine.


Cavaliers
(Terre cuite. Découverts à Yangjiawan, Shaanxi, vers 179-141 avant JC)
 Ces figurines donnent une idée de
la morphologie et de la taille des chevaux
de l'époque, de leur conformation trapue, ramassée.


Effondrement des Xiongnu

Wudi remporte des campagnes contre les Xiongnu, soustrait de vastes territoires à leur domination, mais ne gagne pas la guerre. Il faudrait pour cela les traquer jusqu'au fond de leurs steppes immenses. Darius et Alexandre le Grand ont échoué dans ce type d'entreprise face aux Scythes, Wudi est aussi désarmé face aux Xiongnu. On touche ici les limites d'une puis­sance sédentaire confrontée à une puissance nomade. Les Chinois n'ont devant eux ni villes à prendre, ni terres à occuper. La steppe mon­gole est un océan d'herbe au sein duquel les barbares se déplacent à leur guise; et l'hiver venu, elle est particulièrement inhospitalière.

Les Han ont acquis leurs succès en copiant les méthodes des nomades: attaques rapi­des de cavalerie, replis rapides. La victoire ne se mesure pas à la surface occupée, mais au nombre d'ennemis tués (les Chinois rappor­taient leurs têtes pour établir une macabre comptabilité; quant aux barbares, ils avaient pour habitude de collectionner les scalps des vaincus) et à l'importance des troupeaux dérobés. Priver un nomade de son bétail, c'est le priver de nourriture. La guerre menée par Wudi entraînera parmi le peuple xiongnu la mort par inanition de quantités d'hommes, de femmes et d'enfants.

Ainsi, les Xiongnu, même s'ils ne sont pas complètements défaits, sont très affaiblis par leurs revers. Le shanyu a perdu des guerriers, du prestige, des richesses, atouts fondamentaux pour asseoir son autorité. L'empire fondé par Maodun se désagrège, et en 57 avant J.-C., des querelles de suc­cession entraînent sa division entre Xiongnu septentrionaux et Xiongnu méridionaux. En 53, le shanyu Huhanxie, chef des Xiongnu méridionaux, décide de se soumettre aux Han. Trente-quatre ans après la mort de Wudi, les barbares, minés par les coups de boutoir que l'empereur guerrier n'a cessé de leur asséner, admettent enfin la supériorité du « fils du Ciel ».

Nouvelles menaces au nord

Le choix de Huhanxie conduit à une reprise du heqin. En 51 avant J.-C., le shanyu des Xiongnu méridionaux reçoit des armes, des chevaux, de l'or, des vêtements précieux, des rouleaux de soierie, de la bourre de soie et du grain. En fin de compte, si le caractère belliqueux de Wudi a mis entre parenthèses la politique « de paix et d'amitié », cette dernière a la préférence de tous les gouvernements chinois.

Certes, le heqin coûte cher, mais beaucoup moins que la guerre. Les pertes humaines souciaient peu un despote tel que Wudi, mais il ne pouvait ignorer le coût en chevaux de ses campagnes (100 000 montures perdues pour les seules expéditions de 119 avant J.-C.) La stratégie de l'empereur guerrier a vidé les haras de l'empire, et par conséquent les cais­ses de l'État. Malgré une série de mesures destinées à renflouer ces dernières, Wudi, qui avait hérité de réserves monétaires considé­rables, a laissé la Chine exsangue.
 
Les Han ont remporté une guerre d'usure, grâce à leur réservoir humain, leur économie agricole qui leur fournit des denrées utiles pour soudoyer les chefs de clan (soie, céréales), leur production industrielle d'armes de fer et d'acier qui procure à leurs soldats un équipement de qualité supérieure. Sans vaincre totalement les Xiongnu, Wudi les a saignés à blanc, mais en même temps il a ruiné son pays. Après sa mort, sa politique est critiquée, et les Chinois en reviennent tout naturellement au heqin, qui permet de contrôler les barbares d'une façon plus habile et plus conforme aux principes confucéens.


L'empire des Han au premier siècle après J-C
L'extension vers l'ouest pour ouvrir une voie en direction du pays des chevaux célestes est très visible sur cette carte


L'affrontement entre Xiongnu et Han est caractéristique du choc de civilisations qui a marqué toute l'histoire de la Chine. Dans les steppes du Nord, un chef parvient à dominer une confédération de tribus, et devient menaçant pour la puissance sédentaire. Il se crée alors un déséquilibre que la technique chinoise d'évitement du con­flit (symbolisée par le heqin) ne parvient plus à contrôler, ce qui débouche sur la guerre.

Qu'ils soient finalement vaincus, comme les Xiongnu, ou vainqueurs, comme les Mongols de Gengis Khan au XIIIe siècle, les barbares sont toujours absorbés par la civilisation chinoise et sédentarisés. Il s'agit là du point fondamental d'une guerre entre nomades et sédentaires: les nomades n'imposent jamais leur mode de vie ... Gengis Khan a eu beau rêver de transformer la Chine en pâturages pour ses chevaux, son rêve ne s'est pas réa­lisé ; les envahisseurs mongols sont devenus Chinois. Le même phénomène s'est produit en Occident pendant les Grandes Invasions: les vagues barbares venues des steppes orientales n'ont pas étendu le pastoralisme nomade jusqu'aux rives de l'Atlantique, elles ont créé un melting pot d'où a émergé une nouvelle civilisation sédentaire.


La nouvelle menace

Peu à peu, les Xiongnu méridionaux se trouvent sinisés, dépendants de la Chine non seulement pour des produits de luxe mais également pour des denrées de première nécessité.Cependant, tandis que les voisins des Han sont transformés au contact de la civilisation chinoise, d'autres tribus barbares gagnent en puissance dans les steppes du nord. Les Wuhan et surtout les Xianbei, originaires de Mandchourie occidentale, finissent par supplanter les Xiongnu et installer une nouvelle menace aux frontières de l'empire chinois.


La vie nomade est indissociable du milieu dans lequel elle naît, l'océan d'herbe qui s'étend de la plaine hongroise jusqu'au Khin­gan. Des peuples entiers quittent cette vie, et sont remplacés par d'autres. La Chine a absorbé des déferlantes continuelles de bar­bares des steppes, la dernière en date étant celle des envahisseurs mandchous au XVIIe siècle. Cette situation, comparable à celle de l'Empire Romain au moment des Grandes Invasions, mais sur une période qui dura près de deux millénaires, est une des explications que l'on peut avancer pour comprendre qu'une civilisation qui possédait une avance gigantesque sur celle de l'Occident ait fini par prendre du retard sur celui-ci, épuisée par ce cycle ininterrompu de destruction, reconstruc­tion et sinisation des barbares. Ainsi la guerre modèle-t-elle l'Humanité.

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